Tricher ensemble : Christophe Dejours et le secret du collectif de travail
Appliquer les règles à la lettre suffit à paralyser n’importe quelle organisation. C’est ce que démontre la “grève du zèle” — cette résistance syndicale qui consiste à n’exécuter que ce qui est prescrit, exactement comme c’est écrit. Le résultat est invariablement le blocage. Cela révèle une vérité dérangeante : travailler, c’est toujours déjà s’écarter des prescriptions. C’est “tricher”. Christophe Dejours en a fait le cœur de sa psychodynamique du travail.
Pourquoi les organisations tiennent malgré tout
Le monde du travail souffre. Les chiffres du burn-out, du désengagement, des pathologies mentales liées au travail sont sans ambiguïté. Christophe Dejours, psychiatre et psychanalyste, titulaire de la chaire de psychologie du travail au CNAM, identifie une cause principale à cette souffrance : le tournant gestionnaire.
Depuis les années 1980-90, nos organisations sont pilotées à coups d’indicateurs quantitatifs. La mesure a pris le dessus sur le vivant. Sur ce que Dejours appelle le “travail vivant” — cet engagement subjectif, invisible, irréductible à tout indicateur, sans lequel rien ne fonctionne vraiment.
Et pourtant, les organisations tournent encore. Pourquoi ? Parce que les travailleurs trichent. Pas pour voler. Pour que ça marche.
La grève du zèle comme révélateur
La démonstration est implacable : appliquer les règles à la lettre — et seulement les règles, exactement comme elles sont rédigées — suffit à paralyser un aéroport, un hôpital, une chaîne de production. Travailler, c’est donc toujours ajuster, contourner, adapter les prescriptions à la réalité du terrain. C’est mobiliser son intelligence, son expérience, son jugement — tout ce que les indicateurs de performance ne mesurent jamais.
La triche solitaire, c’est le chaos — il faut tricher ensemble
Cette “triche” individuelle serait insuffisante — voire dangereuse — si elle restait solitaire. Un ajustement non coordonné dans une organisation interdépendante peut provoquer des dysfonctionnements graves.
Pour que la machine tienne, il faut tricher ensemble. C’est-à-dire construire collectivement des règles implicites, des façons de faire partagées, des compromis tacites sur comment on s’écarte des prescriptions pour que ça marche.
Cela s’apprend. Cela se construit dans des espaces spécifiques que Dejours appelle les espaces de délibération : ces moments d’échange collectif où l’on confronte ses façons de faire, où l’on forge des compromis, où l’on prend le risque d’écouter vraiment ce que les autres font.
Le management qui détruit sans le savoir
Le management contemporain, dans sa quête d’efficacité et de traçabilité, détruit souvent ces espaces. Il les perçoit comme du temps improductif — des discussions sur le “comment” plutôt que sur le “quoi”, des moments où on parle du travail plutôt que de faire le travail.
C’est une erreur fondamentale. Ces espaces sont le cœur battant de l’efficacité réelle, de la qualité des livrables, et de la sécurité au travail. Leur destruction ne réduit pas le temps “non productif” — elle détruit le capital social qui permet à l’organisation de fonctionner malgré ses propres prescriptions.
Le rôle du manager — un renversement radical
Quel est alors le rôle du manager dans cette conception ? Pas celui qu’on croit.
Le “bon chef”, selon Dejours, est celui qui sait se défaire de son statut. Qui descend de son autorité formelle pour écouter vraiment son équipe — pas pour valider ou invalider, mais pour comprendre comment le travail se fait réellement.
En faisant cela, il devient l'”obligé” de ses collaborateurs : celui qui porte leurs solutions vers le haut de la hiérarchie, qui les défend contre les injonctions prescriptives trop rigides. C’est un renversement radical. Et c’est, paradoxalement, une conception bien plus exigeante que le management par objectifs : elle demande au manager d’être à la fois humble et courageux.
Le regard du chercheur
La psychodynamique du travail, développée par Christophe Dejours depuis les années 1980, part d’un paradoxe : comment des individus soumis à des contraintes organisationnelles souvent pathogènes maintiennent-ils leur santé mentale ? La réponse passe par les mécanismes de défense collectifs — des constructions sociales qui permettent de tolérer ce qui serait insupportable individuellement. Ces défenses ont un coût : elles masquent la souffrance et peuvent contribuer à la perpétuer. La clinique de Dejours vise à rendre cette souffrance dicible, à transformer les espaces de délibération en lieux où le travail réel peut être discuté — et donc amélioré.
Implications pour la pratique
- Protéger les espaces de délibération dans votre équipe : réunions où l’on parle du travail réel, pas seulement des résultats ou des plannings.
- Observer comment vos équipes s’écartent des prescriptions — sans chercher à corriger immédiatement, mais à comprendre pourquoi.
- Devenir l'”obligé” de vos collaborateurs : défendre vers le haut ce qu’ils vous disent du terrain.
Checklist pour le manager
- Existe-t-il dans votre équipe des espaces réguliers pour parler du comment on travaille — pas seulement du quoi et des résultats ?
- Savez-vous comment vos collaborateurs s’écartent des procédures officielles pour que ça marche — et pourquoi ?
- Portez-vous vers le haut ce que vous entendez du terrain, ou filtrez-vous pour “ne pas déranger” ?
- Vos réunions d’équipe laissent-elles de la place au travail réel, ou sont-elles uniquement orientées résultats et indicateurs ?
- Dans votre organisation, la “grève du zèle” produirait-elle du blocage ? Avez-vous identifié où se situe ce “travail vivant” invisible ?
Dejours, C. (2024). Tricher ensemble. Payot.
Dejours, C. (1998). Souffrance en France — La banalisation de l’injustice sociale. Seuil.
Dejours, C. (1993). Travail, usure mentale. Bayard.
Clot, Y. & Dejours, C. (2016). Dialogue sur le travail. PUF.
Molinier, P. (2006). Les enjeux psychiques du travail. Payot.
