La psychodynamique du travail :
Christophe Dejours et la centralité du sujet souffrant
Fondée à la fin des années 1970 et théorisée comme discipline autonome en 1992, la psychodynamique du travail de Christophe Dejours constitue l’une des œuvres les plus importantes et les plus controversées de la psychologie du travail contemporaine. Elle explore ce que le travail fait au sujet — dans ses dimensions les plus intimes — et propose une voie pour comprendre comment souffrance et plaisir, aliénation et émancipation, se nouent au cœur de l’expérience professionnelle.
Un ouvrier du bâtiment refuse obstinément de porter son harnais de sécurité. Son chef d’équipe est perplexe. Un psychologue du travail nommé Christophe Dejours, lui, commence à comprendre : si cet homme niait le danger, ce n’était pas par inconscience. C’était pour pouvoir continuer à travailler. Ce déni de la peur n’était pas une défaillance — c’était une défense. Et cette défense-là, il allait en faire le point de départ d’une théorie entière.
Christophe Dejours, né en 1949, est psychiatre, psychanalyste, médecin du travail et ergonome. Cette pluralité de formations n’est pas anecdotique : elle dessine la méthode même de la psychodynamique du travail, qui s’est construite à l’intersection de la psychanalyse freudienne, de l’ergonomie francophone et de la philosophie sociale. Son œuvre, entamée avec Travail, usure mentale en 1980, ne cesse de s’approfondir depuis lors, jusqu’aux récents travaux sur le travail vivant et la troisième topique.
1. Genèse : de la psychopathologie à la psychodynamique
La discipline qu’il renouvelle ne part pas de rien. Dès les années 1950, des cliniciens comme Louis Le Guillant et Jean Bégoin publient en France des études sur les rapports entre travail et santé mentale — dans le cadre d’une psychopathologie du travail encore descriptive, centrée sur l’inventaire des maladies liées aux conditions de travail.
Quand Dejours entre dans ce champ à la fin des années 1970, il opère un déplacement décisif. Là où ses prédécesseurs s’intéressaient aux travailleurs malades, il se demande pourquoi la grande majorité des travailleurs ne deviennent pas fous malgré des conditions de travail objectivement délétères. Cette question de la normalité — et non plus de la pathologie — ouvre un territoire clinique entièrement nouveau.
De la psychopathologie à la psychodynamique : un déplacement fondateur
En 1980, Travail, usure mentale pose les premières pierres d’une approche radicalement nouvelle. Dejours y montre que les travailleurs ne subissent pas passivement les contraintes de leur organisation du travail : ils luttent, inventent des stratégies, mobilisent leur intelligence et leur corps pour tenir. Ce n’est pas l’adaptation qui les caractérise, mais la résistance active.
En 1992, dans l’addendum à la réédition de cet ouvrage, le nom change officiellement : la psychodynamique du travail désigne désormais une théorie générale du rapport subjectif au travail, incluant non plus seulement la souffrance et la pathologie, mais aussi la normalité, le plaisir, la sublimation et l’accomplissement de soi. La psychopathologie du travail n’en constitue plus qu’un chapitre particulier.
C’est la rencontre avec les ergonomes — notamment avec Alain Wisner au laboratoire du CNAM — qui lui fournit son levier conceptuel de départ. L’ergonomie francophone avait établi un fait fondamental : il existe toujours un écart entre le travail prescrit (ce qu’on demande de faire) et le travail réel (ce qu’on fait vraiment). Pour combler cet écart, le travailleur ne peut compter sur aucune prescription : il doit inventer, improviser, mobiliser son intelligence. C’est dans cet interstice que la psychodynamique du travail prend pied.
2. Les fondements théoriques : psychanalyse, ergonomie, philosophie
La psychodynamique du travail est délibérément interdisciplinaire. Elle ne peut pas être réduite à l’une de ses sources sans être trahie.
La psychanalyse freudienne comme modèle du sujet
Le modèle de l’homme mobilisé par la psychodynamique est celui de la théorie psychanalytique : un sujet porteur d’une histoire singulière, traversé par des désirs dont il n’a qu’une conscience confuse et partielle, engagé dans des conflits psychiques qui précèdent et excèdent la situation de travail. Ce sujet arrive au travail avec toute sa vie intérieure — ses angoisses, ses ambitions narcissiques, ses besoins de reconnaissance, ses défenses.
Dejours mobilise notamment le concept freudien de sublimation — ce processus par lequel l’énergie pulsionnelle est détournée de ses buts sexuels directs vers des activités socialement valorisées. Au travail, la sublimation est la voie royale du plaisir : c’est elle qui permet que l’activité professionnelle devienne un espace de réalisation de soi, d’expression de son intelligence et de son identité.
L’ergonomie comme socle empirique
La psychodynamique hérite de l’ergonomie deux acquis fondamentaux. D’abord, la distinction prescrit/réel : entre ce que l’organisation prescrit et ce que les travailleurs font réellement, l’écart est irréductible, et c’est dans cet écart que se loge l’intelligence ouvrière. Ensuite, une exigence de terrain : la théorie ne se construit pas en chambre, elle se nourrit de l’observation directe des situations de travail.
La philosophie sociale : Hannah Arendt, Axel Honneth
Dans ses développements ultérieurs, Dejours dialogue avec Hannah Arendt (pour penser la banalité du mal et la souffrance éthique) et avec Axel Honneth (pour articuler la dynamique de la reconnaissance avec la théorie critique). Il s’en distingue cependant sur un point essentiel : là où Honneth pense la reconnaissance comme portant sur la personne, Dejours insiste sur le fait qu’au travail, la reconnaissance pertinente porte sur le faire — sur la contribution concrète du travailleur, non sur son être.
Christophe Dejours : psychiatre, psychanalyste, ergonome
Né en 1949 à Paris, Dejours mène des études de médecine tout en s’engageant politiquement après 1968. Diplômé en psychiatrie, il s’initie à la psychanalyse et rencontre les ergonomes du laboratoire d’Alain Wisner au CNAM. De cette triple formation naît sa singularité : il est l’un des rares à avoir vraiment maîtrisé ces trois disciplines au niveau d’un praticien et d’un théoricien.
Titulaire de la chaire de Psychanalyse, Santé, Travail au CNAM, il est aujourd’hui professeur émérite et directeur scientifique de l’Institut de Psychodynamique du Travail (depuis 2018). Son œuvre, traduite dans de nombreuses langues, trouve une résonance particulière au Brésil, en Argentine et en Italie. En 2024-2025, un procès retentissant a reconnu la responsabilité pénale de France Télécom dans la vague de suicides de ses salariés — une victoire dans laquelle les expertises de Dejours ont joué un rôle décisif.
3. Les concepts fondamentaux
Le réel du travail : la résistance des choses
Au cœur de la psychodynamique se trouve une définition exigeante du travail. Travailler, pour Dejours, c’est d’abord échouer. Le réel du travail, c’est précisément ce qui résiste, ce qui déjoue les plans, ce qui ne se laisse pas maîtriser par les procédures. Un geste raté, un outil qui glisse, un patient qui ne réagit pas comme prévu, un logiciel qui plante au mauvais moment — cette résistance du monde n’est pas un accident. C’est la condition même du travail.
Cette confrontation avec le réel génère irréductiblement de la souffrance ordinaire : de la frustration, du doute, de la déception, parfois de la honte. Il n’est pas de travail sans cette souffrance-là. La question n’est donc pas d’éliminer la souffrance au travail (ce serait une chimère), mais de comprendre ce qu’elle devient : vers quelle transformation elle s’oriente.
« Travailler, c’est d’abord échouer ; mais ensuite, c’est se montrer capable d’encaisser l’échec, d’essayer d’autres modes opératoires, d’échouer encore, de revenir à l’ouvrage, d’y penser en dehors du travail, d’accepter une certaine invasion par la préoccupation du réel et de sa résistance, jusque dans l’espace privé. » — Christophe Dejours, Ce qu’il y a de meilleur en nous, Fayard, 2021
La souffrance : ordinaire, créatrice, pathogène
La psychodynamique du travail opère une distinction fondamentale entre plusieurs formes de souffrance, que la vulgarisation tend trop souvent à confondre.
La souffrance ordinaire est inhérente à tout travail : c’est la friction normale entre le sujet et le réel. Elle est la matière première du développement professionnel. Lorsque les conditions organisationnelles le permettent, cette souffrance peut être transformée en plaisir — par le biais de la sublimation, de la reconnaissance, de la coopération.
La souffrance créatrice est celle qui pousse à trouver des solutions, à inventer, à développer ses capacités. Elle est le moteur de l’ingéniosité professionnelle.
La souffrance pathogène survient quand les issues sont bloquées : quand les stratégies défensives s’épuisent, quand la reconnaissance fait défaut, quand le sujet ne peut plus transformer sa souffrance ni s’en défendre. C’est elle qui mène aux décompensations — burn-out, dépression, pathologies psychosomatiques, voire conduites suicidaires.
La souffrance éthique : une pathologie des temps modernes
Au fil de ses recherches, Dejours a identifié une forme de souffrance particulièrement prégnante dans les organisations contemporaines : la souffrance éthique. Elle survient quand un travailleur est contraint, par son organisation du travail, d’accomplir des actes qu’il réprouve moralement.
Ce n’est plus seulement une souffrance liée aux conditions de travail (surcharge, bruit, cadence), mais une souffrance liée à la trahison de ses propres valeurs : mentir à un client, réduire des soins à des actes techniques, harceler un subordonné sous ordre de la hiérarchie, signer des rapports falsifiés. Le conflit entre les exigences de l’organisation et l’éthique personnelle du travailleur crée un déchirement identitaire profond.
La souffrance éthique est au cœur de ce que Dejours appelle, en référence à Hannah Arendt, la banalité du mal au travail : comment des individus ordinaires, pas particulièrement malveillants, en viennent à cautionner ou à perpétrer des actes qu’ils savent injustes ou nuisibles, sous la pression combinée de la peur du chômage, de l’isolement collectif et de la destruction des solidarités.
La normalité : un équilibre précaire
La notion de normalité est centrale dans la psychodynamique. Dejours la définit non comme un état de santé idéal, mais comme un compromis : un équilibre fragile et coûteux entre les pressions de l’organisation du travail et les ressources psychiques du sujet. La normalité, c’est la santé que l’on peut — et non celle que l’on voudrait. Elle se maintient grâce aux stratégies défensives.
Les stratégies défensives : individuelles et collectives
C’est l’un des apports les plus originaux et les plus discutés de la psychodynamique. Pour tenir dans des situations de travail difficiles ou dangereuses, les travailleurs développent — de manière largement inconsciente — des mécanismes de défense spécifiques, différents des mécanismes de défense psychanalytiques classiques.
Les défenses individuelles fonctionnent seul, sans le secours des autres. L’hyperactivisme (se jeter dans le travail pour ne pas penser à ce qui fait souffrir), l’auto-accélération sur les chaînes de montage, ou l’évitement de toute réflexion sur les conditions de travail en sont des exemples.
Mais Dejours insiste surtout sur les stratégies collectives de défense : élaborées et entretenues par un groupe de travailleurs partageant une même situation, elles sont plus stables et plus efficaces. Dans le bâtiment, il a décrit le phénomène de la résistance aux consignes de sécurité : les ouvriers refusent collectivement de porter leurs équipements, car admettre le danger rendrait le travail insupportable. Cette stratégie n’est pas de l’irresponsabilité — c’est une défense collective contre une angoisse qui, si elle était pleinement vécue, paralyserait l’activité.
L’idéologie défensive de métier est une forme particulière de cette stratégie collective : un système de croyances et de valeurs partagées qui permet de donner sens aux contraintes et de les rendre tolérables. L’idéologie de la virilité dans les métiers à risque en est un exemple emblématique — le mépris affiché du danger devenant une valeur de métier, un marqueur identitaire.
Mécanismes de défense vs stratégies défensives
Les mécanismes de défense (au sens freudien) sont des processus intrapsychiques inconscients, universels, qui protègent le moi contre l’angoisse. Ils opèrent chez le sujet seul, indépendamment de la situation de travail : refoulement, déni, rationalisation, projection…
Les stratégies défensives (au sens de la psychodynamique) sont, elles, construites collectivement, à partir d’une situation de travail spécifique, pour une catégorie professionnelle donnée. Elles sont donc contextuelles, variables selon les métiers et les organisations, et dépendent de la persistance du collectif qui les entretient. Quand le collectif se délite, les stratégies défensives s’effondrent — et la souffrance individuelle resurface.
L’intelligence au travail : le corps et la ruse
La psychodynamique du travail refuse de réduire le travail à l’exécution d’une tâche. Elle met au contraire en lumière ce qu’elle appelle le travailler : la mobilisation subjective de l’intelligence, du corps et de l’affect que chaque situation de travail exige. Cette intelligence n’est pas seulement cognitive — elle est corporelle.
Dejours parle d’une intelligence du corps : à force de ruser avec les résistances du réel, le travailleur développe une sensibilité fine, une faculté de perception et d’anticipation que les procédures ne peuvent pas codifier. Le marin qui « sent » la houle, l’infirmière qui perçoit un changement imperceptible dans l’état d’un patient, le charpentier qui entend à quel moment un geste est juste — cette intelligence-là est invisible aux yeux des évaluateurs, mais elle est le cœur vivant du travail.
La dynamique souffrance / plaisir : le rôle de la reconnaissance
La transformation de la souffrance ordinaire en plaisir n’est pas automatique. Elle dépend d’une condition essentielle : la reconnaissance. C’est ici que la psychodynamique du travail articule sa théorie clinique avec une théorie sociale du travail.
La reconnaissance, dans ce cadre, ne porte pas sur la personne (ses qualités, son être) mais sur le travail accompli — la contribution concrète du sujet. Elle s’exprime à travers deux jugements complémentaires :
Le jugement d’utilité est porté par la hiérarchie, l’organisation, le client ou l’usager : il reconnaît que le travail contribue utilement à la production ou au service. Il donne accès au statut, au salaire, aux droits sociaux.
Le jugement de beauté est porté par les pairs, les collègues de métier : il reconnaît que le travail est accompli dans les règles de l’art, conformément à l’éthique du métier — et qu’il comporte, au-delà de la conformité, quelque chose d’original, une signature personnelle. C’est le plus précieux pour la santé mentale, car il constitue une reconnaissance de l’identité professionnelle.
Lorsque la dynamique de la reconnaissance fonctionne, la souffrance ordinaire peut se transformer en plaisir : la mobilisation subjective trouve une rétribution symbolique, l’identité du travailleur se consolide, et le sens du travail se construit. Lorsqu’elle est bloquée — par le management par évaluation individualisée des performances, par la destruction des collectifs, par le mépris hiérarchique — la souffrance n’a plus d’issue, et la décompensation devient inévitable.
La coopération et l’activité déontique
Le travail ne se fait jamais seul. Il suppose une coopération — une coordination des intelligences qui ne peut pas être prescrite, car elle dépend de la confiance, de la bonne foi, et de la volonté de travailler ensemble. Cette coopération repose sur des règles de travail élaborées collectivement dans ce que Dejours appelle des espaces de délibération.
L’activité déontique désigne précisément cette production collective de règles : des règles à la fois techniques (comment faire le travail) et éthiques (comment vivre ensemble). Ces règles ne sont pas imposées d’en haut — elles émergent du collectif, dans des débats sur ce qui est juste, sur ce qui respecte l’éthique du métier. La destruction de ces espaces par le management individualisé et la compétition entre collègues est, pour Dejours, l’une des causes profondes de la montée des pathologies psychosociales.
La centralité subjective du travail et l’identité
L’une des thèses les plus fortes de la psychodynamique est celle de la centralité du travail pour la construction identitaire. Le travail n’est pas un simple moyen de gagner sa vie : c’est un espace où le sujet se teste, se découvre, construit son estime de soi et sa place dans le monde social. L’identité est l’armature de la santé mentale — et le travail est l’un des vecteurs les plus puissants de sa construction ou de son effondrement.
C’est pourquoi le chômage, la perte d’emploi, la disqualification professionnelle, ou la simple impossibilité de faire un travail qui ait du sens constituent des épreuves psychiques d’une violence particulière. Et c’est pourquoi la souffrance au travail n’est jamais seulement une souffrance du travail : elle engage la personne entière, son histoire, ses désirs, son rapport au monde.
4. La méthodologie clinique
La psychodynamique du travail n’est pas seulement une théorie : c’est une clinique. Elle s’est dotée d’une méthodologie d’enquête rigoureuse, à la fois héritière de la tradition psychanalytique et ancrée dans l’observation de terrain.
L’enquête en psychodynamique du travail
Le dispositif central de la psychodynamique est ce que Dejours appelle l’enquête. Elle se déroule en plusieurs phases dans une organisation ou un milieu professionnel, à la demande des travailleurs eux-mêmes. Elle n’est pas un questionnaire, pas une observation extérieure : c’est une mise en délibération collective de la souffrance et du plaisir au travail.
Les étapes de l’enquête en psychodynamique du travail
Phase 1 — La pré-enquête : Les chercheurs rencontrent la direction, les syndicats, les représentants du personnel. Ils expliquent la démarche, écoutent les premières formulations du problème. Cette phase permet de qualifier la demande sans encore y répondre.
Phase 2 — Les réunions collectives : Des groupes de travailleurs volontaires se réunissent, en présence des chercheurs, pour parler librement de leur travail. L’objectif n’est pas d’identifier les facteurs de risque, mais de comprendre ce que fait le travail au sujet — les plaisirs, les souffrances, les stratégies, les dilemmes. Le chercheur est un témoin actif : il relance, reformule, ouvre des pistes.
Phase 3 — L’interprétation et la restitution : Les chercheurs restituent leur analyse aux travailleurs, sous la forme d’hypothèses soumises à leur discussion. Cette restitution n’est pas un rapport de résultats : c’est un acte clinique — elle vise à permettre aux travailleurs de s’approprier une compréhension nouvelle de leur situation et, éventuellement, d’agir sur elle.
Phase 4 — La validation : Les interprétations sont validées ou infirmées par la réaction des groupes. La vérité n’est pas déposée par le chercheur : elle émerge dans l’espace de délibération collective.
La posture clinique : écoute et neutralité bienveillante
Le clinicien en psychodynamique du travail occupe une position exigeante. Il doit combiner une écoute psychanalytique de la subjectivité singulière avec une connaissance fine des réalités organisationnelles et des conditions concrètes du travail. Il ne prescrit pas, ne diagnostique pas de manière unilatérale — il accompagne un processus de mise en parole et de délibération.
La posture est celle d’une neutralité bienveillante : le chercheur ne juge pas, ne classe pas, ne réduit pas. Il est là pour que quelque chose qui ne pouvait pas se dire trouve les conditions de son expression.
Le recueil de la plainte et l’écoute de la souffrance
Une dimension souvent négligée : la psychodynamique accorde une importance centrale à la plainte — à la façon dont les travailleurs formulent leur souffrance, avec quels mots, quels détours, quels silences. La plainte n’est pas une donnée brute : elle est déjà une élaboration, un début d’interprétation. L’écouter attentivement, c’est déjà commencer à travailler avec elle.
5. Les pathologies identifiées et leur lecture
La psychodynamique du travail a contribué à identifier et à théoriser plusieurs formes de pathologies liées au travail, en les articulant à une lecture du sujet qui tranche avec les approches biomédicales ou épidémiologiques dominantes.
Burn-out, épuisement professionnel, TMS (troubles musculo-squelettiques) : liés à l’intensification du travail et à l’épuisement des stratégies défensives. Le corps devient le dernier recours de résistance du sujet.
Dépression, isolement, conduites suicidaires liées à la destruction des collectifs de travail. L’absence de coopération et de reconnaissance prive le sujet de ses ressources symboliques.
Déchirement identitaire entre les valeurs personnelles et les actes exigés par l’organisation. Génère une perte progressive de l’estime de soi et un sentiment de complicité dans l’injustice.
Le harcèlement moral est analysé comme un dispositif organisationnel de destruction de l’identité du sujet, non comme un simple conflit interpersonnel. Il vise à détruire les défenses et à briser la résistance.
6. La critique du management contemporain et des nouvelles organisations du travail
À partir de la fin des années 1990 — notamment avec Souffrance en France (1998) — Dejours élargit son propos au-delà de la clinique pour proposer une critique sociale des nouvelles formes d’organisation du travail.
L’évaluation individualisée des performances
Dejours consacre une partie significative de son œuvre à dénoncer ce qu’il considère comme l’une des sources majeures de souffrance contemporaine au travail : l’évaluation individualisée des performances. Ce dispositif managérial postule que le travail de chaque individu est mesurable et comparable. Or, pour Dejours, cette hypothèse est fausse : le travail est fondamentalement collectif, intersubjectif, et ses résultats dépendent de facteurs qui échappent à toute mesure individuelle.
Au-delà de son inexactitude, ce dispositif est destructeur : en mettant les travailleurs en compétition les uns contre les autres, il détruit la coopération, l’activité déontique et les solidarités collectives. Il isole les individus, supprime les espaces de délibération et rend impossibles les stratégies collectives de défense. C’est ainsi, selon Dejours, qu’il produit la souffrance à grande échelle.
La banalisation de l’injustice sociale
Dans Souffrance en France, Dejours pose une question qui a suscité autant d’admiration que de controverses : comment des travailleurs ordinaires en sont-ils venus à participer activement à un système qu’ils savent injuste — à licencier des collègues contre leur gré, à mettre en place des procédures qu’ils savent délétères, à taire ce qu’ils voient ?
Sa réponse emprunte à Hannah Arendt la notion de banalité du mal : la participation à l’injustice n’est pas le fait de monstres moraux, mais d’individus ordinaires isolés, dont les stratégies défensives et la peur du chômage ont progressivement érodé la capacité de résistance morale. La servitude volontaire, dans ce cadre, n’est pas un choix libre mais le produit d’une organisation du travail qui a systématiquement détruit les ressources collectives de l’éthique.
Ce que la psychodynamique change dans la compréhension des RPS
Les approches dominantes des risques psychosociaux pensent la souffrance au travail comme le produit de facteurs de risque objectifs — surcharge, manque d’autonomie, soutien social insuffisant. Ces modèles (Karasek, Siegrist) ont eu le grand mérite de rendre la souffrance au travail mesurable et légitime. Mais ils ne disent pas ce qui se passe à l’intérieur du sujet dans ce processus.
La psychodynamique du travail apporte une couche de profondeur que ces modèles n’atteignent pas : elle montre que les travailleurs ne sont pas des victimes passives de leurs conditions de travail. Ils luttent, inventent, s’organisent pour tenir. Et c’est précisément l’épuisement de cette lutte — quand les défenses s’effondrent, quand la reconnaissance disparaît, quand les collectifs se délitent — qui marque le passage de la souffrance ordinaire à la pathologie.
Cette perspective change radicalement ce qu’on entend par « prévention ». Il ne s’agit pas seulement de réduire les facteurs de risque, mais de restaurer les conditions de la mobilisation subjective positive : espaces de délibération, coopération, reconnaissance du travail réel, protection des collectifs de travail. C’est une politique du travail, pas seulement une politique de santé.
7. Débats, limites et controverses
L’œuvre de Dejours n’a pas manqué de susciter des débats intenses, tant dans le monde académique que dans le monde de la pratique.
Le rapport à la psychanalyse
La convocation massive de la psychanalyse dans l’analyse du travail a été critiquée par des sociologues et des ergonomes qui y voient un risque d’individualisation et de psychologisation de problèmes qui sont avant tout organisationnels et politiques. La tension entre une explication centrée sur le sujet (ses défenses, son inconscient, son histoire) et une explication structurelle (les rapports de production, les politiques managériales) traverse toute l’œuvre et reste non résolue.
La tension avec la clinique de l’activité
Le dialogue avec Yves Clot a été intellectuellement fécond mais parfois conflictuel. Pour Clot, la psychodynamique risque de se focaliser sur l’endurance face à la souffrance plutôt que sur le développement du pouvoir d’agir. Pour Dejours, la clinique de l’activité, en se concentrant sur l’activité observable, peut négliger la dimension inconsciente et le poids de l’histoire singulière du sujet. Ces deux approches sont davantage complémentaires qu’opposées, mais leur dialogue reste tendu.
La question de l’action politique
Certains critiques ont reproché à la psychodynamique — notamment après Souffrance en France — de développer une vision trop sombre, voire déterministe, qui laisserait peu de place à l’action collective et à l’émancipation. Dejours a répondu à ces critiques en insistant sur la place de la coopération et de l’activité déontique comme lieux d’une résistance possible — mais la tension entre une clinique de la souffrance et une théorie de l’émancipation reste entière dans l’œuvre.
La scientificité de la méthode
La méthode d’enquête en psychodynamique — fondée sur la délibération collective et l’interprétation clinique — a été critiquée pour son manque de standardisation et de reproductibilité. La question de la généralisation des résultats, et de leur validation externe, reste un défi pour la discipline. Dejours a toujours assumé ce parti pris pour une approche compréhensive et clinique, au détriment d’une ambition nomothétique.
Questions de praticien
Ce que la psychodynamique du travail invite à explorer dans toute intervention
- Dans cette organisation, y a-t-il des espaces où les travailleurs peuvent parler de leur travail réel — pas de leurs résultats, mais de ce qu’ils vivent dans le faire ?
- La souffrance que j’observe est-elle une souffrance ordinaire (inhérente au travail) ou pathogène (dont les issues sont bloquées) ? Qu’est-ce qui bloque les issues ?
- Quelles stratégies défensives sont à l’œuvre dans ce collectif ? Sont-elles des ressources ou des pièges ?
- La reconnaissance porte-t-elle sur le travail accompli (le faire) ou sur la personne (l’être) ? Y a-t-il des espaces où le jugement de beauté est possible entre pairs ?
- La coopération existe-t-elle vraiment, ou n’est-ce qu’une coordination formelle ? Les travailleurs font-ils confiance à leurs collègues pour produire ensemble des règles de travail ?
- Y a-t-il des travailleurs contraints d’accomplir des actes qui trahissent leur éthique professionnelle ? Quelle est la nature de cette souffrance éthique ?
- Les collectifs de travail sont-ils vivants et solidaires, ou ont-ils été fragmentés par des dispositifs de compétition individuelle ?
🔑 Points clés à retenir
- La psychodynamique du travail déplace l’attention de la pathologie vers la normalité : elle se demande pourquoi la plupart des travailleurs ne deviennent pas malades, et ce que leurs stratégies défensives nous apprennent sur le travail réel.
- Le réel du travail résiste toujours aux prescriptions : cette résistance génère une souffrance ordinaire inévitable, dont le destin — vers la pathologie ou vers le plaisir — dépend des conditions organisationnelles et de la dynamique de reconnaissance.
- La reconnaissance qui compte n’est pas celle de la personne mais celle du travail accompli : le jugement d’utilité (de la hiérarchie) et le jugement de beauté (des pairs) sont les deux voies de transformation de la souffrance en plaisir et en identité.
- Les stratégies collectives de défense sont à la fois des ressources précieuses (elles permettent de tenir) et des risques potentiels (elles peuvent conduire à la complaisance face à l’injustice et à la souffrance éthique).
- La destruction des collectifs de travail et des espaces de délibération par les nouvelles formes de management (évaluation individualisée, compétition entre collègues) est la cause principale de la montée des RPS dans les organisations contemporaines.
Bibliographie et ressources
Bibliographie exhaustive classée par thèmes. Les ouvrages marqués ★ sont les lectures prioritaires pour découvrir l’approche.
Œuvres fondatrices de Christophe Dejours
- ★ Dejours, C. (1980 ; rééd. 1993, 2000). Travail, usure mentale. De la psychopathologie à la psychodynamique du travail. Paris : Bayard. — L’ouvrage fondateur. L’addendum de 1993 est décisif pour comprendre le passage de la psychopathologie à la psychodynamique.
- ★ Dejours, C. (1998 ; rééd. 2006). Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale. Paris : Le Seuil (Points Essais). — L’ouvrage le plus connu du grand public. Une critique sociale acérée des nouvelles formes d’organisation du travail. Controversé et incontournable.
- ★ Dejours, C. (2009). Travail vivant. Tome 1 : Sexualité et travail. Tome 2 : Travail et émancipation. Paris : Payot. — La synthèse théorique la plus ambitieuse. Articule psychanalyse, philosophie et théorie du travail.
- ★ Dejours, C. (2021). Ce qu’il y a de meilleur en nous. Réflexions sur l’humanité du travail. Paris : Fayard. — Ouvrage de synthèse accessible, idéal pour une première approche de l’œuvre tardive.
- Dejours, C. (1994 ; rééd. 2018). Le Facteur humain. Paris : PUF (Que sais-je ?). — Introduction concise et pédagogique.
- Dejours, C. (2003). L’évaluation du travail à l’épreuve du réel. Critique des fondements de l’évaluation. Versailles : INRA Éditions.
- Dejours, C. (2008). Suicide au travail : que faire ? Paris : PUF.
- Dejours, C. & Bègue, F. (2009). Suicide au travail : que faire ? Paris : PUF.
- Dejours, C. (2009). Les dissidences du corps. Paris : Payot. — Sur la psychosomatique et la troisième topique.
- Dejours, C. (2011). Conjurer la violence. Travail, violence et santé. Paris : Payot.
- Dejours, C. (2015). Le choix. Souffrir au travail n’est pas une fatalité. Paris : Bayard.
Articles scientifiques et chapitres de référence
- Dejours, C. (1993). Addendum. In Travail, usure mentale (3e éd., pp. 153–253). Paris : Bayard. — Texte fondateur du programme de la psychodynamique.
- Dejours, C. (2015). La clinique et la psychodynamique du travail. Le Carnet Psy, 193, 1. Cairn.info.
- Dejours, C. (2007). Psychanalyse et psychodynamique du travail : ambiguïtés de la reconnaissance. In A. Caillé (dir.), La quête de reconnaissance. Paris : La Découverte.
- Dejours, C. (2016). Situations du travail. Paris : PUF. — Recueil d’articles retraçant trente ans d’élaboration.
Travaux de l’équipe et de la discipline
- Gernet, I. & Dejours, C. (2012). Psychopathologie du travail. Paris : Masson (Elsevier).
- Molinier, P. (2006). Les enjeux psychiques du travail. Introduction à la psychodynamique du travail. Paris : Payot. — La meilleure introduction accessible par une proche collaboratrice.
- Molinier, P. (2013). Le travail du care. Paris : La Dispute.
- Lhuilier, D. (dir.) (2024). Cliniques du travail. Paris : PUF. — Panorama des cliniques du travail incluant la psychodynamique.
- Bonnefond, J.-Y. (2019). Agir sur la qualité du travail. Toulouse : Érès.
- Debout, F. (2014). Quelques éléments de la théorie psychodynamique du travail. Champ psy, 65(1), 11–26. Cairn.info.
- Alderson, M. (2004). La psychodynamique du travail : objet, considérations épistémologiques, concepts et prémisses théoriques. Santé mentale au Québec, 29(1), 243–260.
Fondements psychanalytiques et philosophiques
- Freud, S. (1905 ; trad. 2006). Trois essais sur la théorie sexuelle. Paris : Gallimard. — La théorie de la sublimation, fondement de la conception dejourienne du plaisir au travail.
- Arendt, H. (1963 ; trad. 1966). Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal. Paris : Gallimard. — Source directe de la notion de banalité du mal mobilisée dans Souffrance en France.
- Honneth, A. (1992 ; trad. 2000). La lutte pour la reconnaissance. Paris : Gallimard. — En dialogue critique avec la psychodynamique de la reconnaissance.
- Canguilhem, G. (1966). Le normal et le pathologique. Paris : PUF. — La conception de la santé comme norme active, partagée avec la clinique de l’activité.
Revues scientifiques à consulter
- Travailler — La revue de référence de la psychodynamique du travail. Cairn.info.
- Psychologie du Travail et des Organisations — Revue de la SFPTO. Elsevier.
- Activités — Open access. journals.openedition.org/activites
- Nouvelle Revue de Psychosociologie — Cairn.info.
- PISTES — Perspectives interdisciplinaires sur le travail et la santé. pistes.uqam.ca
Ressources en ligne
- Institut de Psychodynamique du Travail : institutpsychodynamique.com — Ressources, formations et actualités de la discipline.
- Cerisy, colloque 2026 : cerisy-colloques.fr/christophedejours2026 — Colloque international sur l’œuvre de Dejours (juillet 2026), avec résumés des communications.
- HAL-CNAM : cnam.hal.science — Archive ouverte incluant de nombreux articles de Dejours en accès libre.
- Portail documentaire INRS : portaildocumentaire.inrs.fr — Références et résumés sur la psychodynamique du travail.
