Le guide RPS & QVCT

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Guide complet RPS & QVCT : comprendre, diagnostiquer et prévenir les risques psychosociaux
Guide de référence

Risques Psychosociaux (RPS) & QVCT
Comprendre, diagnostiquer et prévenir

Un guide complet destiné aux RH, managers, salariés, consultants et dirigeants pour comprendre les RPS et construire des démarches de prévention efficaces.

Anthony Moulin – Psychologue du travail 📖 10 chapitres • Glossaire • Boîte à outils 📅 Nouvelle Édition 2026

Ce guide a été conçu pour répondre à un besoin fréquent observé sur le terrain depuis plus de quinze ans d’exercice en psychologie du travail : la coexistence, dans une même organisation, d’une direction qui parle de bien-être, de RH qui parlent de compliance, de managers qui parlent de surcharge, et de salariés qui, eux, ne disposent tout simplement pas des mots pour nommer ce qu’ils vivent. Les Risques Psychosociaux et la Qualité de Vie et des Conditions de Travail sont des réalités quotidiennes dans l’ensemble des secteurs professionnels ; pourtant, ils demeurent trop souvent réduits soit à un vocabulaire gestionnaire impénétrable, soit à un catalogue de pratiques bien-être déconnectées des conditions réelles du travail.

Chapitre 1
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De quoi parle-t-on ? Définitions et enjeux

La notion de risque et de danger : une distinction fondatrice

La compréhension des RPS suppose, en premier lieu, de clarifier deux notions que le langage courant tend à confondre : le risque et le danger. Le risque peut être défini, selon Kouabenan (2006), comme « la possibilité qu’un événement ou une situation entraîne des conséquences négatives dans des conditions déterminées ». Il comporte deux composantes : la probabilité d’occurrence d’une part, et la gravité potentielle de ses conséquences d’autre part.

Le danger, lui, désigne la conséquence de l’apparition du risque sur la situation, c’est-à-dire le dommage réel subi. Il peut y avoir un risque sans danger avéré, si des mesures de prévention efficaces ont été mises en œuvre ou si les ressources disponibles permettent d’absorber la contrainte. Dans le champ des RPS, cela signifie qu’un manager au style directif (danger potentiel) ne provoquera pas systématiquement un burn-out (dommage) si les ressources organisationnelles, le soutien des collègues et la latitude dont dispose le salarié permettent de maintenir un équilibre acceptable.

📌 Définition de référence

Qu’est-ce qu’un Risque Psychosocial ?

Les risques psychosociaux désignent les risques pour la santé mentale, physique et sociale engendrés par les conditions d’emploi et les facteurs organisationnels et relationnels. On les appelle « psychosociaux » parce qu’ils se situent à l’interface de l’individu et de sa situation de travail. Deux mots clés sont fondamentaux : conditions d’emploi (et non fragilité individuelle) et facteurs organisationnels (et non comportements individuels isolés). La responsabilité de la prévention se situe donc au niveau de l’organisation, et non au niveau du seul individu.

Un peu d’histoire : naissance d’un concept

Si le terme « risques psychosociaux » est relativement récent dans le paysage institutionnel français, la réalité qu’il désigne est aussi ancienne que le travail lui-même. Pendant longtemps, la santé au travail s’est essentiellement préoccupée des risques physiques. La souffrance psychologique était renvoyée à la sphère privée, considérée comme une affaire de constitution individuelle.

C’est l’explosion du travail tertiaire, la montée des exigences émotionnelles et cognitives, et les transformations profondes de l’organisation du travail qui ont progressivement imposé la question des risques psychiques comme un enjeu de santé publique. Les travaux de Karasek à partir de 1979, puis de Siegrist dans les années 1990, ont fourni les premiers modèles scientifiquement validés. En France, les vagues de suicides sur les lieux de travail au milieu des années 2000 ont précipité la prise de conscience collective. Le rapport Gollac de 2011 a constitué l’étape décisive.

Les enjeux économiques et humains

Le coût direct d’un salarié absent pour raisons psychologiques est estimé entre 15 000 et 20 000 euros par an. Mais c’est le présentéisme, travailler en étant mal portant, qui constitue le risque économique le plus silencieux : il dégrade la qualité du travail, multiplie les erreurs, augmente les risques d’accident et précède fréquemment des arrêts de longue durée. Six travailleurs sur dix se trouvent en situation de présentéisme à un moment ou un autre de leur carrière.

Chapitre 2
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Les modèles théoriques fondateurs

Comprendre les RPS exige de disposer de cadres conceptuels robustes. Ces modèles ne sont pas de simples outils de mesure : ce sont des fenêtres sur la réalité du travail, des grilles d’interprétation qui permettent de relier des symptômes (fatigue, anxiété, conflit) à des causes organisationnelles identifiables.

Le modèle Demande-Contrôle-Soutien de Karasek

Robert Karasek propose en 1979 une hypothèse centrale : le stress ne provient pas uniquement d’une charge de travail élevée, mais de l’interaction entre la demande psychologique imposée au travailleur et la latitude décisionnelle dont il dispose pour y répondre. L’ajout du soutien social par Johnson et Hall (1988) complète le modèle avec une troisième dimension fondamentale.

Configuration Demande Latitude Impact sur la santé
Travail détenduFaibleForteSituation optimale, favorise la récupération
Travail passifFaibleFaibleRisque de bore-out, désengagement progressif
Travail actifForteForteStimulant, apprentissage, eustress
Job StrainForteFaible⚠ Risque élevé : stress chronique, pathologies CV

L’isostrain désigne la situation de risque absolu : forte demande, faible latitude ET faible soutien social. Les études épidémiologiques ont montré que l’isostrain est le meilleur prédicteur des pathologies cardiovasculaires graves et des dépressions profondes liées au travail.

Le modèle Déséquilibre Effort-Récompense de Siegrist

Johannes Siegrist (1996) s’intéresse à la structure de l’échange entre l’individu et l’organisation. Sa prémisse : le travail repose sur un contrat social implicite, dans lequel les efforts fournis doivent trouver une contrepartie équivalente. Les récompenses ne sont pas exclusivement pécuniaires ; elles recouvrent trois dimensions : l’estime et la reconnaissance, les perspectives de carrière, et la sécurité de l’emploi.

Siegrist introduit également le concept de surinvestissement (over-commitment) : une tendance individuelle à s’investir excessivement dans son travail, souvent motivée par un besoin de contrôle ou d’approbation, qui agit comme un facteur de vulnérabilité aggravant l’impact du déséquilibre effort-récompense.

Le Rapport Gollac (2011) : les six domaines de risque

Ce rapport, synthèse nationale de référence adoptée par l’INRS et l’ANACT, structure l’évaluation des RPS en six axes opérationnels directement utilisables pour le DUERP :

DomaineDéfinition synthétiqueSignaux faibles
1. Intensité & temps de travailRythme, surcharge, interruptions, imprévisibilité des horairesMails le soir, difficulté à prendre des congés
2. Exigences émotionnellesMasquage des émotions, contact avec la souffrance, agressivitéVide après la journée, épuisement relationnel
3. Manque d’autonomieFaible latitude, travail monotone, sous-qualificationSentiment d’être un exécutant sans marge de manœuvre
4. Rapports sociaux dégradésManque de reconnaissance, violence, isolement, management non participatifConflits non gérés, absence de réunions d’équipe
5. Conflits de valeursÉcart entre valeurs personnelles et pratiques demandées, travail empêché« On me demande de mal faire mon travail »
6. Insécurité de situationInstabilité du contrat, crainte du licenciement, incertitude organisationnelleRumeurs de restructuration, contrats précaires

Dejours et Clot : deux lectures cliniques complémentaires

Christophe Dejours met en évidence l’écart entre le travail prescrit et le travail réel, ainsi que la souffrance éthique générée par la prescription de comportements contraires aux valeurs professionnelles du sujet. Yves Clot insiste sur le concept de travail empêché : la souffrance naît moins de l’excès de travail que de l’impossibilité de bien faire son travail, de réaliser quelque chose dont on pourrait être fier.

👁 Le regard de l’expert

Ce que les modèles nous apprennent vraiment

La valeur de Karasek, Siegrist, Dejours et Clot n’est pas d’avoir inventé le stress — c’est d’avoir démontré que le stress est une production organisationnelle, et non une fragilité individuelle. Cette bascule du regard, des personnes vers l’organisation, est à la fois une exigence légale et une posture éthique. Un consultant qui réduit la prévention des RPS à la gestion du stress individuel n’a pas lu Karasek. Un DRH qui explique les arrêts maladie par « les gens ne supportent plus rien » n’a pas lu Siegrist. Les modèles ne sont pas ornementaux : ils sont prescripteurs d’action.

Anthony Moulin — Psychologue du travail, psychologiedutravail.org
Chapitre 3
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Les manifestations cliniques des RPS

Le stress professionnel

Le mot « stress » vient du latin stringere (tordre, serrer). Le modèle transactionnel de Lazarus et Folkman (1984) souligne que le stress n’est pas dans la situation elle-même mais dans la perception du rapport entre la situation et les ressources disponibles pour y faire face. Le stress aigu est normal et adaptatif ; c’est le stress chronique, produit par l’accumulation de stress aigus sans récupération, qui devient pathologique.

Le burn-out

Conceptualisé par Christina Maslach dans les années 1980, l’épuisement professionnel se caractérise par trois critères cliniques distincts :

  • L’épuisement émotionnel : sentiment profond d’avoir été vidé de toute énergie, de ne plus avoir rien à donner aux autres.
  • La dépersonnalisation : distanciation défensive et cynisme vis-à-vis des personnes avec lesquelles on travaille — mécanisme de protection, non de méchanceté.
  • La diminution du sentiment d’accomplissement personnel : sentiment que le travail ne sert à rien, que l’on est fondamentalement incompétent ou inutile.

Le burn-out n’est pas une pathologie psychiatrique classique. C’est un syndrome de l’épuisement des ressources, produit par une organisation qui a durablement extrait les ressources du travailleur sans les renouveler.

⚠ Signaux d’alerte à prendre au sérieux

Quand agir sans attendre

  • Le salarié qui arrive de plus en plus tôt et repart de plus en plus tard sans que sa charge le justifie
  • Celui qui ne prend plus jamais de congés ou les annule systématiquement
  • Celui qui se montre de plus en plus cynique ou irascible avec ses collègues
  • Celui qui multiplie les erreurs inhabituelles sans explication apparente
  • Celui qui dit être « fatigué » sans pouvoir identifier pourquoi

Ces signaux, s’ils sont pris en charge tôt, permettent d’éviter la rupture.

Bore-out, brown-out et autres syndromes contemporains

Le bore-out désigne un épuisement professionnel par insuffisance de sollicitations — un ennui profond, chronique, qui génère des doutes profonds sur sa valeur. Le brown-out désigne une perte progressive de motivation liée au sentiment que le travail manque de sens ou est contraire aux valeurs professionnelles. Il s’inscrit directement dans le cinquième domaine du Rapport Gollac et illustre parfaitement la souffrance éthique au sens de Dejours.

Harcèlement moral et sexuel

Le harcèlement moral est défini par l’article L. 1152-1 du Code du travail comme des agissements répétés ayant pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte aux droits, à la dignité, à la santé physique ou mentale ou de compromettre l’avenir professionnel du salarié. Trois éléments sont constitutifs : la répétition des agissements, la dégradation des conditions de travail, et l’atteinte à la dignité ou à la santé.

Une distinction importante sépare le harcèlement individuel du harcèlement institutionnel : la prescription d’objectifs impossibles, la mise en concurrence systématique des équipes, le management par la peur constituent des formes de harcèlement organisationnel que le droit peine encore à saisir dans toute leur réalité.

Chapitre 4
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Le cadre légal et réglementaire

L’obligation générale de sécurité (Art. L. 4121-1)

L’employeur est tenu d’une obligation de sécurité de résultat en matière de protection de la santé physique et mentale des salariés. La Cour de cassation a confirmé, dans plusieurs arrêts des années 2000-2010, que le stress professionnel entre dans le champ de cette obligation et que son non-respect peut constituer une faute inexcusable.

⚖ Textes de référence

Les textes fondamentaux à connaître

  • Art. L. 4121-1 CT : obligation générale de sécurité de l’employeur
  • ANI du 2 juillet 2008 : relatif au stress au travail
  • ANI du 26 mars 2010 : sur le harcèlement et la violence au travail
  • ANI du 19 juin 2013 : sur la qualité de vie au travail (fondateur de la QVT)
  • ANI du 9 décembre 2020 : introduction de la QVCT, prévention renforcée
  • Loi du 2 août 2021 : pour renforcer la prévention en santé au travail
  • Art. L. 1152-1 CT : définition légale du harcèlement moral

L’intégration des RPS dans le DUERP

Le DUERP est l’outil de référence de la prévention en entreprise. L’intégration des risques psychosociaux y est une obligation légale. Contrairement aux risques physiques (mesurables directement), les RPS sont diffus et multicausaux : leur évaluation ne peut pas se réduire à une mesure physique ; elle requiert une analyse organisationnelle couvrant les six domaines du Rapport Gollac et combinant données quantitatives et approche qualitative.

La loi du 2 août 2021 a substantiellement renforcé le DUERP : conservation pendant 40 ans, accessibilité élargie aux salariés et ayants droit, programme annuel de prévention intégré au document.

Le rôle du CSE et de la CSSCT

Le CSE dispose de trois leviers essentiels en matière de RPS : le droit d’alerte (signaler toute atteinte grave aux droits des personnes), le droit d’expertise (faire appel à un consultant indépendant en cas de risque grave), et la consultation obligatoire pour tout projet modifiant les conditions de travail, y compris l’introduction de nouvelles technologies.

Chapitre 5
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De la QVT à la QVCT : une évolution de fond

La QVT : une ambition fondatrice dévoyée

La Qualité de Vie au Travail a été institutionnalisée par l’ANI du 19 juin 2013. Dans sa mise en œuvre pratique, la QVT a fréquemment dérivé vers des interprétations appauvries : abonnement à la salle de sport, service de conciergerie, baby-foot dans l’espace de pause. Ces initiatives améliorent le confort autour du travail sans toucher aux conditions dans lesquelles le travail est réellement exercé.

Le tournant de 2020 : l’introduction de la QVCT

L’ANI du 9 décembre 2020, entériné par la loi du 2 août 2021, introduit la Qualité de Vie et des Conditions de Travail dans le Code du travail. L’ajout du « C » de Conditions n’est pas une simple évolution sémantique : il recentre les démarches sur le travail réel — la charge, les horaires, les outils, les relations, le management, le sens. Comme le précise l’ANI, la QVCT « permet de dépasser l’approche par le risque professionnel en posant un regard plus large sur le travail et ses conditions de réalisation ».

🔬 RPS et QVCT : deux faces d’une même pièce

Des approches complémentaires, non opposées

La démarche RPS part de ce qui ne va pas pour diagnostiquer les sources de souffrance et y remédier, logique de prévention par le négatif. La démarche QVCT part de ce qui fonctionne et de ce que les salariés attendent pour construire des conditions de travail favorables , logique de promotion de la santé par le positif. Une organisation qui réduit ses facteurs de risque sans investir dans la qualité des conditions de travail reste en mode remédiation. Une organisation qui améliore son offre de bien-être sans s’attaquer aux causes profondes fait du saupoudrage.

Les six thématiques structurantes de la QVCT

Thématique QVCTQuestions clésLien RPS (Gollac)
Relations au travailComment se vivent les relations collègues/management ? Y a-t-il des espaces de parole ?Domaine 4
Contenu et sens du travailLes salariés comprennent-ils l’utilité de leur travail ? Ont-ils les moyens de faire un bon travail ?Domaine 5
Organisation et chargeLa charge est-elle régulée ? Les objectifs sont-ils atteignables ?Domaine 1
Santé et préventionLes risques sont-ils évalués ? Le DUERP est-il à jour ?Tous domaines
Égalité professionnelleLes conditions de travail sont-elles équitables entre statuts et genres ?Domaines 4 et 6
Compétences et développementLes salariés ont-ils accès à la formation ? Leurs compétences sont-elles reconnues ?Domaines 3 et 6
Chapitre 6
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Méthodologie du diagnostic RPS

Un diagnostic RPS bien conduit est la condition préalable à tout plan d’action efficace. Un plan d’action sans diagnostic préalable revient à prescrire un traitement sans avoir examiné le patient.

Les six étapes types d’une démarche

ÉtapeContenuActeurs
1. MobilisationInformer, constituer le COPIL paritaireDirection, CSE, DRH
2. Pré-diagnosticEntretiens exploratoires, analyse des données internes, visite des lieuxConsultant, médecin du travail
3. DiagnosticQuestionnaires, entretiens individuels et collectifs, analyse des verbatimsConsultant, salariés (volontariat)
4. RestitutionPrésentation des résultats au COPIL, identification des prioritésConsultant, direction, IRP
5. Plan d’actionsCo-construction, priorisation des niveaux de préventionDirection, managers, salariés, CSE
6. Suivi et évaluationIndicateurs de réalisation et de résultats, ajustementsCOPIL, DRH, médecin du travail

Les questionnaires standardisés

OutilDimensions mesuréesUsage recommandé
JCQ (Karasek)Demande psychologique, latitude décisionnelle, soutien socialDiagnostic de tension, métiers à forte charge cognitive
ERI (Siegrist)Efforts extrinsèques, récompenses, surinvestissementSituations de non-reconnaissance, turn-over inexpliqué
COPSOQMultidimensionnel : justice, sens, autonomie, soutien, confianceDémarches QVCT globales
GHQ-12Santé mentale perçue (anxiété, dépression, fatigue)Mesurer l’impact sur la santé, en complément des autres
✓ Conditions sine qua non d’un diagnostic fiable
  • Anonymat strict et garanti des réponses aux questionnaires
  • Communication transparente sur les objectifs et l’utilisation des données
  • Analyse réalisée par un professionnel indépendant
  • Restitution des résultats à l’ensemble des participants
  • Engagement préalable de la direction à donner suite au diagnostic
Chapitre 7
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Les trois niveaux de prévention

La hiérarchisation des niveaux de prévention constitue l’un des principes éthiques et méthodologiques fondateurs de toute démarche sérieuse : la solution aux risques psychosociaux ne peut pas être de demander aux salariés de mieux s’adapter à une organisation défaillante.

🔬 Principe de hiérarchisation

Prévention primaire d’abord, toujours

Un plan qui ne comprend que des formations au stress et une cellule d’écoute, sans aucune action sur l’organisation, n’est pas un plan de prévention : c’est un plan d’adaptation des salariés à une organisation qui reste problématique. La prévention primaire doit être le premier niveau d’action, les niveaux secondaire et tertiaire venant en complément et non en substitution.

Prévention primaire : transformer l’organisation

C’est le niveau le plus protecteur car il s’attaque aux racines du risque. Ses leviers principaux sont la clarification des missions et des rôles, la régulation des interruptions et de la charge de travail, le développement d’un management participatif, et la conduite du changement avec les salariés (« concevoir avec eux, pas pour eux »).

Prévention secondaire : renforcer les ressources collectives

Elle vise à outiller les individus et les collectifs pour faire face aux contraintes incompressibles du métier : formations à la gestion du stress et des émotions, espaces de discussion sur le travail (EDT), analyse de pratiques professionnelles, supervision. Pour être efficaces, ces formations doivent être articulées avec des évolutions organisationnelles concrètes.

Prévention tertiaire : accompagner et réparer

Elle intervient après que les atteintes à la santé ont eu lieu : dispositifs d’écoute psychologique, accompagnement du retour après un burn-out, cellules de crise post-traumatiques. Elle est nécessaire mais ne peut constituer la réponse principale si elle ne s’accompagne pas d’une réforme de l’organisation.

🛠 Retour après un burn-out : protocole minimal

Un retour précipité est un facteur de risque de rechute

  • Entretien de pré-reprise avec la médecine du travail avant le retour
  • Aménagement de poste transitoire (temps partiel thérapeutique, missions allégées)
  • Suivi psychologique maintenu pendant la reprise
  • Entretien avec le manager pour clarifier les conditions du retour
  • Identification des facteurs organisationnels ayant contribué à l’épuisement
Chapitre 8
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Les acteurs de la prévention

La direction : l’engagement de principe

L’engagement sincère de la direction est la condition sans laquelle aucune démarche RPS ou QVCT ne peut produire d’effets durables. Cet engagement est opérationnel : allocation de ressources, communication authentique, et surtout cohérence entre le discours sur le bien-être et les décisions concrètes d’organisation du travail. Une direction qui lance une démarche QVCT tout en maintenant des objectifs incompatibles avec une charge raisonnable envoie un message qui mine la crédibilité de la démarche.

Les managers de proximité : la charnière décisive

Les managers de proximité sont simultanément acteurs potentiels de risque, victimes potentielles, détecteurs de signaux faibles et agents de prévention. La détection des signaux faibles est une compétence que l’on peut développer : le salarié qui arrive systématiquement très tôt sans que sa charge le justifie, celui qui multiplie les erreurs inhabituelles, celui qui s’isole progressivement, celui qui exprime un cynisme croissant…

Ces signaux ne sont pas des certitudes ; ce sont des invitations à aller à la rencontre de la personne et à créer les conditions d’un dialogue professionnel permettant d’identifier ce qui ne va pas.

CSE, CSSCT, médecine du travail, consultants externes

Le médecin du travail est le premier professionnel à recevoir les signaux de souffrance au travail, via les visites médicales, les visites à la demande et les visites de pré-reprise. Son rapport annuel constitue une source d’informations précieuse sur l’état de santé de la population au travail. Faire appel à un consultant externe spécialisé est justifié lorsque la situation est trop complexe pour être traitée en interne, lorsque le CSE exerce son droit d’expertise, ou lorsqu’une garantie de neutralité est nécessaire pour que le diagnostic soit crédible pour toutes les parties.

Chapitre 9
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RPS, numérique et intelligence artificielle

La transformation numérique et le déploiement massif de l’intelligence artificielle créent de nouveaux facteurs de risque psychosocial qui s’inscrivent directement dans les six domaines du Rapport Gollac. Les intégrer dans notre grille de lecture est désormais indispensable pour toute démarche de prévention pertinente.

Le technostress

Le technostress désigne l’état de tension chronique produit par l’obligation de maîtriser en permanence des outils technologiques en évolution rapide, sans que les temps de formation et d’adaptation soient toujours garantis. Il génère une anxiété liée aux outils, une surcharge informationnelle, et une perméabilité des frontières entre vie professionnelle et vie privée via les outils mobiles.

L’IA : opportunités et risques

La crainte du remplacement alimente l’insécurité de situation de travail (domaine 6). La surveillance algorithmique, monitoring automatisé des performances, réduit drastiquement la latitude décisionnelle et génère une anxiété diffuse. Les études montrent que les salariés surveillés électroniquement présentent des niveaux de stress significativement plus élevés que leurs pairs, indépendamment de leur performance objective. La surcharge cognitive liée à la multiplication des outils constitue un risque sous-estimé dont les effets se manifestent par une fatigue mentale de fond.

⚠ Le droit à la déconnexion

Un droit souvent peu effectif dans la pratique

Inscrit dans le Code du travail depuis 2016 (art. L. 2242-17), le droit à la déconnexion est souvent formel faute d’une culture organisationnelle qui le soutienne réellement. Envoyer un email à 23h en précisant qu’il « n’est pas obligatoire de répondre ce soir » ne respecte pas l’esprit de ce droit. Une politique effective implique des règles partagées, un engagement visible de la hiérarchie, et une culture qui valorise la récupération comme condition de la performance durable.

Chapitre 10
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Boîte à outils pratique

Check-list RH : évaluer sa démarche de prévention

  • Le DUERP intègre les RPS selon les 6 domaines Gollac
  • Un tableau de bord de veille RPS est en place et mis à jour régulièrement
  • Les représentants du CSE/CSSCT sont formés aux RPS
  • Un protocole de traitement des situations de harcèlement est formalisé et connu de tous
  • Les managers de proximité sont formés à la détection des signaux faibles
  • Un dispositif d’écoute psychologique est accessible aux salariés
  • La dernière réorganisation majeure a fait l’objet d’une consultation préventive du CSE
  • Une politique de droit à la déconnexion est négociée et effective
  • Un bilan de la démarche QVCT est présenté au moins une fois par an au CSE

Check-list managers : pratiques de prévention au quotidien

✓ Pour les managers de proximité
  • Réunions d’équipe permettant de parler du travail réel (pas seulement des résultats) — au moins mensuelle
  • Entretiens individuels de régulation en dehors de l’entretien annuel, au moins trimestrielle
  • Vérification que la charge de chaque membre de l’équipe est soutenable, hebdomadaire
  • Expression explicite de reconnaissance spécifique et sincère pour le travail réalisé, en continu
  • Remontée des difficultés organisationnelles à sa propre hiérarchie plutôt que de les absorber
  • Aller à la rencontre d’un collaborateur qui présente des signaux de mal-être, dès le premier signal
  • Ne pas envoyer d’emails professionnels en dehors des plages de travail

Grille d’entretien diagnostique : questions par domaine Gollac

DomaineQuestions suggérées
1. Intensité & tempsComment décririez-vous votre charge de travail au quotidien ? Y a-t-il des périodes particulièrement difficiles ? Arrivez-vous à effectuer votre travail dans les temps impartis ?
2. Exigences émotionnellesY a-t-il des aspects de votre travail qui vous pèsent émotionnellement ? Comment vous sentez-vous en fin de journée ?
3. AutonomieDans quelle mesure estimez-vous pouvoir organiser vous-même votre travail ? Qu’est-ce qui vous permettrait d’être plus efficace ?
4. Rapports sociauxComment se passent vos relations avec vos collègues ? Avec votre hiérarchie ? Vous sentez-vous soutenu quand vous rencontrez des difficultés ?
5. Conflits de valeursY a-t-il des aspects de votre travail contraires à vos valeurs professionnelles ? Avez-vous parfois le sentiment de ne pas pouvoir faire votre travail comme vous le voudriez ?
6. InsécuritéComment percevez-vous l’avenir de votre poste ou de votre métier ? Y a-t-il des changements annoncés qui vous préoccupent ?

Tableau de bord des indicateurs RPS

IndicateurFréquenceSeuil d’alerte
Taux d’absentéisme global et par serviceMensuelle> 5 % (à contextualiser)
Taux de turn-overTrimestrielle> 15 % / an
Taux de démissions spontanéesTrimestrielleProgression sur 2 trimestres
Fréquence des accidents du travailMensuelleProgression ou écart > moyenne secteur
Déclarations de TMSSemestrielleTout cas doit être analysé
Nombre de questions RH au CSEMensuelleTendance croissante
Signalements de harcèlementContinueTout signalement doit être traité

Les 10 points clés à retenir

  1. Les RPS sont des pathologies de l’organisation du travail, non des fragilités individuelles.
  2. Karasek, Siegrist, Gollac, Dejours et Clot fournissent des cadres d’interprétation complémentaires, non substituables.
  3. Les 6 domaines du Rapport Gollac sont la référence nationale pour l’évaluation et le DUERP.
  4. L’obligation de sécurité de résultat de l’employeur couvre explicitement la santé mentale.
  5. La QVCT n’est pas une version élargie du bien-être : c’est un recentrage sur les conditions réelles du travail.
  6. Un diagnostic sans phase qualitative est incomplet : les questionnaires localisent, les entretiens expliquent.
  7. La prévention primaire (organisationnelle) doit toujours être prioritaire sur les niveaux secondaire et tertiaire.
  8. Le CSE dispose de droits d’alerte, d’expertise et de consultation qui sont des outils de prévention à part entière.
  9. Le numérique et l’IA créent de nouveaux facteurs de risque qui doivent figurer dans le DUERP.
  10. Sans engagement sincère de la direction et cohérence entre discours et pratiques, aucune démarche ne produira d’effets durables.
Glossaire
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Glossaire des termes essentiels

TermeDéfinition
Bore-outÉpuisement professionnel par insuffisance de sollicitations, générant un ennui profond et des doutes sur la valeur du travail accompli.
Brown-outPerte progressive de motivation liée au sentiment que le travail manque de sens ou est contraire aux valeurs professionnelles.
Burn-outSyndrome d’épuisement professionnel caractérisé par l’épuisement émotionnel, la dépersonnalisation des relations et la diminution du sentiment d’accomplissement personnel.
COPIL RPSComité de pilotage paritaire chargé de superviser les étapes d’une démarche de prévention des RPS.
COPSOQCopenhagen Psychosocial Questionnaire. Outil standardisé multidimensionnel d’évaluation des RPS.
CSSCTCommission Santé Sécurité et Conditions de Travail. Émanation du CSE, obligatoire dans les entreprises > 300 salariés.
DUERPDocument Unique d’Évaluation des Risques Professionnels. Obligatoire dans toute entreprise d’au moins un salarié.
ERIEffort-Reward Imbalance. Questionnaire de Siegrist mesurant le déséquilibre effort-récompense.
IsostrainSituation de risque maximal (Johnson & Hall, 1988) : fort Job Strain + soutien social faible.
JCQJob Content Questionnaire. Questionnaire de Karasek mesurant demande psychologique, latitude décisionnelle et soutien social.
Job StrainTravail tendu au sens de Karasek : forte demande + faible latitude. Principal prédicteur de pathologies cardiovasculaires.
PrésentéismeFait de travailler malgré un état de santé dégradé. Génère des pertes de performance et précède souvent des arrêts prolongés.
QVCTQualité de Vie et des Conditions de Travail. Concept introduit par l’ANI du 9/12/2020, inscrit dans le Code du travail par la loi du 2/08/2021.
Rapport GollacRapport de référence nationale (2011) structurant l’évaluation des RPS en six domaines opérationnels.
RPSRisques Psychosociaux. Risques pour la santé physique, mentale et sociale engendrés par les conditions d’emploi et les facteurs organisationnels et relationnels.
Souffrance éthiqueConcept de Dejours : souffrance générée par la prescription de comportements contraires aux valeurs professionnelles du sujet.
SPSTService de Prévention et de Santé au Travail. Nom officiel des anciens services de santé au travail depuis la loi du 2/08/2021.
SurinvestissementConcept de Siegrist : tendance individuelle à s’investir excessivement dans son travail, facteur de vulnérabilité aggravant le déséquilibre effort-récompense.
TechnostressTension chronique liée à l’obligation de maîtriser des outils technologiques en évolution permanente.
TMSTroubles Musculo-Squelettiques. Première maladie professionnelle en France. Indicateur composite intégrant une forte dimension psychosociale.
Travail empêchéConcept de Clot : impossibilité de réaliser un travail dont on pourrait être fier — source majeure de souffrance, indépendamment de la charge.
Références
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Références et ressources

Ouvrages de référence

  • CLOT Y. (2010). Le travail à cœur. Pour en finir avec les risques psychosociaux. La Découverte.
  • DEJOURS C. (2000). Travail et usure mentale. Bayard.
  • DEJOURS C. (1998). Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale. Le Seuil.
  • GOLLAC M. & BODIER M. (dir.) (2011). Mesurer les facteurs psychosociaux de risque au travail pour les maîtriser. Rapport du Collège d’expertise, Ministère du Travail.
  • HIRIGOYEN M.-F. (2001). Malaise dans le travail. Harcèlement moral : démêler le vrai du faux. Syros.
  • KARASEK R. & THEORELL T. (1990). Healthy Work. Stress, Productivity, and the Reconstruction of Working Life. Basic Books.
  • KOUABENAN R. et coll. (2009). Psychologie du risque : identifier, évaluer, prévenir. De Boeck.
  • MASLACH C. & JACKSON S.E. (1981). The measurement of experienced burnout. Journal of Occupational Behavior, 2, 99-113.
  • PEZE M. (2008). Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés. Pearson.
  • SIEGRIST J. (1996). Adverse health effects of high-effort/low-reward conditions. Journal of Occupational Health Psychology, 1(1), 27-41.

Textes réglementaires et institutionnels

  • ANI du 2 juillet 2008 relatif au stress au travail
  • ANI du 26 mars 2010 sur le harcèlement et la violence au travail
  • ANI du 19 juin 2013 relatif à la qualité de vie au travail
  • ANI du 9 décembre 2020 relatif à la prévention renforcée et à la QVCT
  • Loi n° 2021-1018 du 2 août 2021 pour renforcer la prévention en santé au travail
  • Code du travail, art. L. 4121-1 (obligation de sécurité), L. 1152-1 (harcèlement moral), L. 2242-17 (NAO QVCT)

Ressources en ligne

  • Institut National de Recherche et de Sécurité (INRS) : www.inrs.fr
  • Agence Nationale pour l’Amélioration des Conditions de Travail (ANACT) : www.anact.fr
  • Santé Travail FP : www.santetravail-fp.fr
  • Psychologie du Travail (site de l’auteur) : www.psychologiedutravail.org
✍ Note de l’auteur

Ce guide est un document vivant

Les connaissances en psychologie du travail évoluent, les contextes organisationnels changent, les risques émergents imposent des mises à jour régulières. La prévention des risques psychosociaux et l’amélioration de la qualité de vie et des conditions de travail sont, fondamentalement, des projets politiques et éthiques autant que des projets techniques. Ils supposent une conviction sincère que les personnes qui travaillent ont droit à des conditions d’exercice de leur activité qui respectent leur intégrité, leur dignité et leur besoin de sens.

Aucun outil, aussi sophistiqué soit-il, ne remplace cette conviction.

Anthony Moulin — Psychologue du travail · psychologiedutravail.org

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